On a testé pour vous : Captain Fantastic

Captain Fantastic, c’est ce film avec Viggo Mortensen qui a valu cette année à Matt Ross -son réalisateur- le prix « un certain regard » au festival de Cannes, ainsi que le prix du jury et le prix du public au festival du cinéma américain de Deauville. Ça en impose.

Et nous, on en pense quoi ?…

 

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Le pitch : Captain Fantastic, ça raconte l’histoire d’un homme qui vit en quasi-autarcie au milieu de la forêt avec ses 6 enfants. Ils vivent des produits de leur chasse (ils sont plutôt doués pour ça), de leur potager, se fabriquent des habits en peau de bête, s’exercent quotidiennement à courir, escalader, se battre, courir encore, et le soir venu, ils lisent (des ouvrages scientifiques surtout) puis jouent de la musique et chantent et dansent en famille autour du feu de bois sous les étoiles… le tout dans une ambiance de paradis retrouvé où le conflit et le mensonge n’existent pas. C’est beau comme un conte de fées.

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Oui, mais voilà, dans les contes de fées, dès qu’on gratte un peu le vernis, c’est pas joli-joli.

Ici, c’est l’annonce du suicide de la mère (dont on apprend qu’elle était hospitalisée depuis quelques mois) qui va faire craquer le vernis. Quand le père annonce aux enfants « Maman s’est suicidée. Mais ça ne change rien, on va continuer comme avant. » Mais ce n’est pas si simple de continuer comme avant quand l’absence définitive de la mère va au contraire tout changer pour ce père et pour ses 6 enfants. La mort de la mère va faire remonter des émotions contradictoires et révéler des tensions, dont on comprend qu’elles étaient juste enfouies, là, tout près. Tensions qui vont se cristalliser autour d’une décision : se rendre ou non aux obsèques de la mère (là, remontent d’autres soucis, venus de « l’autre monde » ou du « monde d’avant » : le rejet total de la famille maternelle pour ce « Captain Fantastic » et son mode de vie ; la menace de celle-ci de le faire incarcérer pour récupérer la garde des enfants…).

Côté réalisation, on passe d’un paysage idyllique (le soleil omniprésent, la forêt verte et accueillante) à un paysage beaucoup plus sombre (tiens, voilà la pluie ! et les parois rocheuses grises et froides qu’il faut escalader et qui n’en finissent pas de finir).

Paradis infernal

Et on oscille alors, tout au long du film, entre paradis retrouvé (le point de vue du père) et enfer sectaire (le point de vue des autres adultes de la famille : grands-parents, oncle et tante). Les confrontations entre « la famille sauvage » et « le monde réel » sont autant d’occasion de dérouler la thèse du film, de façon souvent caricaturale : d’un côté, les enfants sont des petits génies aux qualités physiques et morales exceptionnelles, de l’autre de jeunes ignorants abrutis de jeux vidéos violents.

Quand ils se trouvent dans un lieu public, les enfants s’étonnent des autres êtres humains qu’ils découvrent : « Mais qu’est-ce qu’ils ont ? pourquoi ils sont bizarres ?… ils sont tous gros ! ils sont malades ? » On étale à l’envi les méfaits du capitalisme et le remède ultime trouvé par cette famille : se mettre à distance, hors du monde, pour ne pas être contaminé.

CAPTAIN FANTASTIC

 

Alors, tout blanc/tout noir Captain Fantastic ?

Mais finalement, que nous raconte Matt Ross ? Est-ce juste le portrait d’une vie sauvage idéale, remède au capitalisme outrancier qui pourrit toute chose ? Et bien non. Ce n’est pas ça. La thèse du film est énoncée dans une scène clé : une des filles lit un livre, « Lolita » de Nabokov. Le père lui demande ce qu’elle en pense. La fille expose alors son malaise : ce qui est raconté, c’est mal, c’est une histoire de viol, de pédophilie, mais l’histoire est racontée du point de vue de l’homme, et il y est question d’un amour pur, sincère. L’auteur amène son lecteur a prendre en sympathie l’homme, alors même qu’il commet des actes qu’on ne peut que réprimer. Lecture dérangeante donc.

Et la voilà, la thèse de Captain Fantastic. Ce qu’on voit, ce mode de vie qu’un homme impose à ses enfants, on ne peut pas le cautionner : le vernis craque très vite, et passée la première impression paradisiaque, on voit surtout des enfants qui subissent un entraînement quasi-militaire obligatoire, et qui ne reçoivent le monde extérieur qu’à travers le filtre paternel : les lectures sont choisies (et imposées), la vision du monde est unilatérale. Bref, une vie sectaire, avec un gourou-père. Mais le film est tourné du point de vue du père (- voir le titre ! -) et nous met dans une position d’empathie avec ce père : on le comprend, on l’admire, on le plaint tour à tour. Même s’il nous sidère souvent dans ses choix et ses réactions (très « marche ou crève »… voir cette scène où le garçon se blesse la main pendant une séance d’escalade…).

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Un film qui se veut dérangeant donc.

Le mensonge est absent ? L’intimité aussi : pas question de lire un livre sans faire un compte-rendu précis de son ressenti. Impossible de lire juste pour le plaisir et juste pour soi. Rien ne doit échapper au filtre paternel.

Le conflit est absent ? Mais la contradiction est possible : le garçon de 12 ans qui se rebelle (« Pourquoi on ne peut pas fêter Noël comme tout le monde au lieu de fêter Noam Chomsky ?!!!« ) est invité à débattre de son point de vue, et assuré que, si ses arguments face au père et aux 5 autres enfants sont convaincants « nous sommes tous d’accord pour changer notre point de vue ; pas vrai les enfants ? – Mais oui, bien sûr, viens débattre avec nous !« . Une parodie donc de contestation autorisée. Tuer dans l’œuf toute velléité de rébellion.

Les exemples sont légion dans ce film qui dure longtemps (2 heures quand même). Les enfants tentent -timidement- de desserrer leurs chaînes (le fils aîné, devenu « un homme » dans la première scène du film après avoir tué son premier cerf avec juste ses mains et un couteau de chasse, va cristalliser ces tentatives : à la fin du film, il partira loin, très loin, comme poussé par le besoin de s’éloigner de l’emprise paternelle). Le père révèle ses failles. On comprend que la mère souffrait d’une maladie psychiatrique, et que le père a choisi aussi (surtout ?) ce mode de vie pour elle, pour tenter de la soigner, de la sauver. Se sauver par la vie sauvage. Mais ça n’a pas marché. Alors que faire maintenant ? Continuer ? Renoncer ?…

 

Bon, allez, sympa, je ne vous dis pas tout, je ne vous raconte pas (toute) la fin, je vous laisse choisir votre camp, enfer ou paradis, vie sauvage ou vie normée…

 

Oui, mais nous, on a aimé ou pas ?

Non. Pas vraiment. La démonstration est trop manichéenne, on a affaire à un exercice de style studieusement déroulé pendant 2 heures. Chaque scène en appelle une autre de façon trop évidente, trop didactique, sans effets de surprise. Bref, Captain Fantastic ne nous a pas embarquées. Et si je pousse un peu, je peux même y voir un soupçon de sexisme : les tentatives d’opposition au père ne sont le fait que des garçons, pendant que les filles s’écrasent sagement… Mais non, je ne vais pas aller plus loin sur ce terrain là, sinon cet article n’en finira jamais de finir (et ressemblerait, en cela, à Captain Fantastic !!!)

 

 

Bon film à vous, pour ma part je m’en vais lire Nabokov…

Sophie

 

CAPTAIN FANTASTIC, film américain de Matt Ross, sorti le 12 octobre 2016. (Cliquez pour voir la bande-annonce).

 

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